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Tariq Ramadan, le 6 février 2016, au colloque annuel de l’Union des organisations islamiques de France. Photo Boris Allin Hans Lucas
Après avoir passé quatre nuits en prison, Tariq Ramadan a appris mardi qu’il resterait en détention provisoire. Le juge des libertés et de la détention (JLD) a en effet suivi les réquisitions du parquet et décidé de le maintenir sous écrou.

Mis en examen le 2 février pour «viol» et «viol sur personne vulnérable», qui auraient eu lieu respectivement en 2012 et 2009, le théologien suisse conteste les faits dénoncés par deux plaignantes. Aussi complexe que sensible, l’affaire est désormais entre les mains de trois juges d’instruction qui devront faire la lumière sur les versions contradictoires. Libération revient sur les derniers rebondissements et questionnements soulevés par le dossier.

Pourquoi le JLD a décidé la détention provisoire ?

C’est un magistrat peu connu du grand public mais dont le rôle est primordial. Le JLD est chargé de décider de l’opportunité d’une détention provisoire en fonction de l’article 144 du code de procédure pénale. Celui-ci prévoit qu’elle ne peut être ordonnée que dans le but de «conserver les preuves», «empêcher une pression sur les témoins» ou «toute concertation frauduleuse». Il s’agit en outre de «protéger la personne mise en examen» ou encore de «garantir son maintien à la disposition de la justice».

Le JLD ne se prononce donc pas sur le fond du dossier mais raisonne à partir de ces critères. Dans le cas de Ramadan, le parquet a requis la détention provisoire, ce qui était évidemment contesté par la défense du théologien. Selon Me Grégoire Leclerc, avocat de Henda Ayari, l’une des plaignantes, cette décision est «importante pour apaiser les débats» et «permettre éventuellement à d’autres femmes d’avancer dans leur décision de porter plainte». De son côté, la défense n’était pas joignable à l’heure où nous bouclions ces pages.

Une pièce clé a-t-elle été négligée par la justice ?

C’est le Parisien qui a révélé lundi la trajectoire de cette pièce, d’abord égarée dans la procédure avant de réapparaître au dernier moment. Il s’agit de la réservation d’un billet d’avion Londres-Lyon pris par le prédicateur le 9 octobre 2009. Soit la date à laquelle «Christelle», l’une des plaignantes qui souhaite rester anonyme, a dit avoir été violée aux enquêteurs.

 D’après le quotidien, le 6 décembre dernier, cette réservation a été adressée au parquet de Paris, et plus précisément à la section P20 chargée de diriger l’enquête préliminaire, par Mes Yassine Bouzrou et Julie Granier, les avocats de Tariq Ramadan.

Que s’est-il passé ensuite ? Il semble que cette pièce ne soit jamais arrivée à destination. Le bureau d’ordre pénal aurait bien accusé réception, sans transmettre le document. C’est lors de la garde à vue que les avocats ont découvert le couac, en constatant qu’aucune question n’était posée sur le sujet par les enquêteurs de la 2e DPJ. Le document de réservation a donc fait tardivement son entrée dans la procédure, le 1er février, à quelques minutes seulement de la confrontation entre Tariq Ramadan et son accusatrice.

Les avocats du prédicateur ont écrit à la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, pour demander la saisine de l’Inspection générale de la justice pour «savoir qui a dissimulé cette note pendant près de deux mois», selon l’AFP. A l’avenir, la défense pourrait utiliser d’autres voies procédurales, en contestant par exemple la mise en examen de Tariq Ramadan devant la chambre de l’instruction.

Ce document constitue-t-il un alibi ?

Depuis l’ouverture de l’information judiciaire, trois juges travaillent sur le dossier. Comme le veut la loi, ils doivent instruire à «charge et à décharge», c’est-à-dire rechercher à la fois des preuves d’innocence et de culpabilité de la personne mise en cause. Concernant la réservation d’avion fournie par la défense, ils vont d’abord devoir répondre à cette question : Tariq Ramadan était-il bien à bord du vol qu’il indique avoir pris ?

Il n’a pas produit de ticket d’embarquement mais une fiche de réservation. Il faut donc vérifier sur les listings de la compagnie aérienne. Le cas échéant, cela constitue-t-il un alibi ? C’est ce que soutiennent ses avocats car le vol Londres-Lyon a atterri à 18 h 35 à l’aéroport de Saint-Exupéry, ce qui invaliderait les déclarations de la plaignante, selon laquelle les faits seraient survenus «dans l’après-midi».

Selon son procès-verbal d’audition que Libération a pu consulter, ce n’est pas aussi simple. «Christelle» ne donne pas d’horaire précis : «Nous avions convenu que je devais le rejoindre à son hôtel, le Hilton sur la commune de Lyon à côté du casino le Pharaon. Il m’a dit qu’il arrivait le 9 octobre 2009 en début d’après-midi.» La plaignante poursuit : «Je me suis donc présentée à l’hôtel dans l’après-midi, je ne me souviens pas de l’heure exacte. Je lui ai envoyé un SMS pour lui signaler ma présence comme nous l’avions convenu.»

Elle décrit ensuite la rencontre au bar de l’hôtel où ils prennent un café et discutent un peu. On ne sait pas combien de temps. Toujours selon ses déclarations, «Christelle» accepte alors de prendre un thé dans sa chambre : «Je ne me souviens plus de l’heure exacte… Peut-être deux ou trois heures avant la conférence.» Or si Tariq Ramadan était bien dans l’avion, il serait arrivé à l’hôtel au moins à 19 heures, si on compte le temps de trajet. Les juges vont donc devoir reprendre méticuleusement le déroulé de la soirée pour faire la lumière sur les faits.

Que faisait Ramadan à Lyon, le 9 octobre 2009 ?

Invité par l’Union des jeunes musulmans (UJM), organisation basée à Lyon qui a beaucoup contribué à sa notoriété, le théologien donnait une conférence sur deux thèmes : la Palestine et l’islamophobie. Avant de s’établir au Royaume-Uni au milieu des années 2000, Tariq Ramadan était très présent dans la région lyonnaise, où il a construit ses premiers réseaux.

Selon le leader musulman local et ancien proche du prédicateur, Abdelaziz Chaambi, plus de 700 personnes assistaient au meeting programmé à 20 h 30 qui se tenait dans une salle du IXe arrondissement. Interrogé par Libération, Chaambi est cependant formel : selon lui, le théologien ne serait pas arrivé avant 21 heures. «Ramadan était toujours en retard», raconte-t-il.

Au début de cette soirée, un incident oppose les deux hommes : «J’installais deux stands dans le fond de la salle, explique Chaambi. Quand il m’a vu, il semblait contrarié. Je devais intervenir quelques minutes avant le début de sa conférence pour présenter deux associations que je venais de créer, ce qu’il refusait.»

D’après la version du leader lyonnais, des négociations ont alors lieu par personnes interposées, pendant une quinzaine de minutes. Un compromis est trouvé ; deux jeunes femmes, militantes des associations créées, interviennent pour les présenter en lieu et place de Chaambi. «J’ai téléphoné à ce moment-là au président d’une association musulmane pour faire part de mon mécontentement», précise ce dernier.

Quels sont ses soutiens internationaux ?

Une dizaine de jours avant sa garde à vue, Tariq Ramadan a lancé discrètement sa contre-offensive afin de mobiliser ses réseaux. A Paris, sa garde rapprochée a organisé le 20 janvier une réunion pour lancer un nouveau mouvement international appelé «Résistance et alternative».

L’objectif affiché est de contrer, selon le communiqué officiel, la «campagne de diffamation à l’encontre de Tariq Ramadan» et de reprendre «toute la pensée qu’il défend depuis trente ans». Parmi les initiateurs de ce mouvement se trouvent les fidèles des fidèles : Yamin Makri, responsable des éditions Tawhid à Lyon, Fethallah Otmani, l’un des dirigeants d’AVS (un organisme de contrôle de la filière halal), Yassine Djemal, le président de l’Union des jeunes musulmans (UJM), ou encore Siham Andalouci, qui fut longtemps l’assistante du prédicateur.

D’après les informations diffusées sur les réseaux sociaux, la réunion a rassemblé plus de 150 personnes venues d’une trentaine de pays. «C’est un comité de soutien qui ne dit pas son nom», estime la rédactrice en chef du site communautaire d’informations SaphirNews, Hanan ben Rhouma. Leur campagne a déjà débuté. «Tariq Ramadan est un prisonnier politique», clame depuis lundi, sur sa page Facebook, Résistance et alternative.

Depuis le début de cette affaire, il n’y a guère de manifestations publiques de soutien en provenance des organisations musulmanes en Europe, mais le théologien peut mobiliser bien au-delà, conférencier globe-trotter disposant de deux passeports, suisse et égyptien. Ces derniers mois, Ramadan est intervenu dans près d’une quinzaine de pays (Argentine, Etats-Unis, Danemark, Côte-d’Ivoire, Allemagne, Suisse, France, Turquie…), le plus souvent invité par des organisations musulmanes, des universités ou des associations qui gravitent dans son orbite.

L’EMN (European Muslim Network) a ainsi organisé, à la mi-septembre, une rencontre à Francfort. Fin décembre, Ramadan s’est rendu en Russie (où il a dialogué avec le grand mufti) et en Inde, destinations dont il n’était pas très familier jusqu’à présent.

Tariq Ramadan a surtout développé en l’espace d’une vingtaine d’années un très conséquent réseau international, multipliant les conférences et les déplacements. A Bruxelles, il peut ainsi compter sur l’EMN, think tank qu’il a contribué à créer. Au Qatar, soutenu par la mère de l’actuel émir, le prédicateur dirige le Cile (Center for Islamic Legislation and Ethics). Selon des informations de l’hebdomadaire le Point, l’émirat aurait toutefois pris très récemment ses distances.

Bernadette Sauvaget , Julie Brafman - Libération.fr

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