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Le président américain Donald Trump a confirmé la mort d'Abou Bakr al-Baghdadi, le 27 octobre à Idleb, lors d'une opération américaine. Surnommé « le fantôme » pour sa discrétion, cet Irakien ultra-radical a d’abord été proche d’al-Qaïda avant d'être l’artisan de la montée en puissance du groupe terroriste.

Il y a un peu plus de cinq ans, Abou Bakr al-Baghdadi devenait le visage de l’organisation État islamique. Le 4 juillet 2014, il se présentait au minbar de la mosquée al-Nouri de Mossoul (nord de l’Irak) pour prononcer un prêche devant un parterre de croyants, entouré de gardes du corps. Aujourd’hui, la mosquée et son célèbre minaret penché ont été rasés et Baghdadi « est mort », a confirmé Donald Trump lors d'une conférence de presse dimanche 27 octobre. La dernière apparition du « calife Ibrahim » remontait au mois d'avril dernier,dans une vidéo de propagande.

Le prêche, filmé et abondamment diffusé par le groupe État islamique, relevait plus d’une nécessité que d’un choix, comme l’expliquait alors notre correspondant à BeyrouthPaul Khalifeh. Pour se proclamer « commandeur des croyants » dans les règles, l’intéressé devait se départir de sa prudence habituelle. Il devait revendiquer ce titre au vu et su de tous. Depuis, ces images d’un quadragénaire exalté à la barbe grisonnante, habillé et coiffé de noir, ont fait le tour du monde. Notamment parce qu'elles sont l'une des deux seules traces vidéo connues d'al-Baghdadi : celui-ci a su rester discret pendant ces cinq dernières années, commandant ses troupes tout en restant caché et apparaissant surtout par le biais d'enregistrements audio.

Des études de théologie

Feu le chef de l'organisation terroriste État islamique serait né en 1971 à Falloujah, dans le centre de l’Irak (selon un document parcellaire déclassifié par l’agence américaine Freedom of Information), ou plus probablement à Samarra, au nord de Bagdad, selon d'autres sources concordantes. Ibrahim Awad al-Badri – de son vrai nom – appartient au clan des Badrites et grandit dans une famille pauvre. « Les biographies diffusées par les partisans d'al-Baghdadi le présentent comme un descendant direct de l'imam Ali ben Abi Taleb, cousin et gendre du prophète de l'islam. Ce lignage prestigieux lui attribue des origines remontant à Quraich, la tribu de Mahomet, une condition indispensable pour prétendre au titre de calife », expliquait notre journaliste Paul Khalifeh en 2014.

Le jeune Ibrahim aime le football et croit déjà dur comme fer. Avec des amis, ils s'appellent « l'équipe des mollahs », rapporte la journaliste Sofia Amara pour l'hebdomadaire Paris Match. Auprès de l’Agence France-Presse (AFP), l'auteure d’un documentaire sur al-Baghdadi décrit aussi un jeune « introverti, pas très sûr de lui », dont les notes et la vue sont trop mauvaises, respectivement pour lui permettre de devenir avocat ou militaire, comme il l’espérait.

Ibrahim Awad al-Bidri se tourne donc vers la religion. Au début des années 1990, il obtient un doctorat en études islamiques à l’université de Bagdad. C’est ce qui lui aurait permis d’enseigner la charia (loi islamique) dans plusieurs mosquées d’Irak et lui aurait valu le premier surnom de « docteur Ibrahim ».

Détenu à Camp Bucca

L’invasion américaine de 2003 en Irak est décisive pour le futur chef terroriste : il s’y oppose en prenant la tête d’une milice et le nom d'Abou Duaa. Arrêté en 2004 par des soldats américains, qui cherchaient en réalité à arrêter l'un de ses proches, il passe dix mois dans la prison de Camp Bucca. Le complexe pénitentiaire, proche de la frontière koweïtienne, est considéré comme un véritable vivier de jihadistes, où combattants islamistes et baasistes de l’ancien régime de Saddam Hussein se côtoient et nouent des alliances.

Il est remarqué pour son intelligence et ses qualités de stratège par ses codétenus. Il va même jusqu'à résoudre des conflits entre les prisonniers et l'administration pénitentiaire. Ses geôliers américains, faute de preuves manifestes de sa dangerosité (il est arrêté désarmé et en tant que « prisonnier civil », et non comme combattant), décident de le relâcher en décembre 2004.

À sa sortie de prison il prête allégeance à Abou Moussab al-Zarqaoui dont il a rencontré les proches à Camp Bucca et se rapproche d’al-Qaïda. Le futur al-Baghdadi attire l’attention du Pentagone, selon le quotidien britannique The Telegraph, qui évoque un document de 2005 des autorités américaines : « Abou Duaa est lié à l’intimidation, à la torture et au meurtre de civils à Al-Qaïm », une ville irakienne proche de la frontière syrienne. « Il kidnappe des personnes ou des familles entières, les accuse, les juge et les exécute publiquement », peut-on lire dans ce même document.

« Comme un fantôme qui réapparaît sans cesse »

Celui qui prétendra à devenir le calife de tous les musulmans monte rapidement dans l’organisation État islamique en Irak. Celle-ci est née des cendres de la branche irakienne d’al-Qaïda, dont le Jordanien al-Zarqaoui, tué dans une frappe américaine en 2006, a été l’un des derniers chefs.

Au début des années 2010, al-Qaïda semble être en perte de vitesse partout dans la région. La mort de son leader emblématique Oussama Ben Laden, en mai 2011, puis le début des Printemps arabes semblent condamner l'organisation terroriste à disparaître. Mais un homme va donner un nouveau souffle au groupe État islamique en Irak : celui qui a pris le nom d’Abou Bakr al-Baghdadi, en hommage à son ami et prédécesseur à la tête de l’organisation, Abou Omar al-Baghdadi, et au premier calife de l’islam et successeur de Mahomet, Abou Bakr. Al-Baghdadi signifie littéralement « qui vient de Bagdad ».

Ainsi Abou Bakr al-Baghdadi, nommé calife de l’État islamique en mai 2010, rallie à sa cause d'anciens baasistes dont les connexions lui sont profitables et multiplie les attentats. Le tout en prenant ses distances vis-à-vis d'al-Qaïda. Moins de sept ans après avoir été relâché, en octobre 2011, sa tête est mise à prix pour 10 millions de dollars par le gouvernement américain. Quelques années plus tard, la prime atteindra même 25 millions.

On dit d’Abou Bakr al-Baghdadi qu’il est capable d'adopter plusieurs accents arabes pour se fondre dans le décor. La légende veut qu’il soit parfois en première ligne avec ses troupes et qu’il ne se manifeste que le visage caché quand il est entouré de personnes ne faisant pas partie de sa garde rapprochée, pour ne pas être trahi.

Sa mort elle-même, annoncée plusieurs fois, relève alors du fantasme. Déjà en 2014, un ancien des forces spéciales britanniques témoignait auprès du Telegraph : « On a capturé ou tué une demi-douzaine d’hommes qui portaient le même nom que lui. Il est comme un fantôme qui réapparaît sans cesse, je ne sais pas où s’arrête la réalité et où commence la fiction. » À l’époque, certains pensent que plusieurs personnes partagent le nom de guerre d’Abou Bakr al-Baghdadi.

Au milieu de l’année 2011, al-Baghdadi dépêche, depuis l’Irak où il est basé, des soldats et des lieutenants de son organisation vers la Syrie. Il profite de la guerre civile naissante pour participer à la création du Front al-Nosra, et lutter contre les chiites et le gouvernement de Bachar el-Assad.

Malgré les guerres fratricides qui rongent les mouvements jihadistes de la région –al-Nosra et l'EI entrent même en guerre ouverte pendant plusieurs mois –, al-Baghdadi réussit en 2013 à unifier ses troupes des deux côtés de la frontière irako-syrienne sous la bannière de l’État islamique en Irak et au Levant, bientôt raccourci au seul « État islamique ». Contre la stratégie d'al-Qaïda dont il s’émancipe définitivement, al-Baghdadi livre une guerre ouverte aux musulmans chiites afin d'obtenir le soutien des tribus sunnites de la région.

Vie et mort du califat ?

Mais les ambitions d’al-Baghdadi, comme celles de son héros Oussama Ben Laden dont il a juré de venger la mort, vont bien au-delà du Moyen-Orient. Au moment de la prise de la ville irakienne de Falloujah par ses troupes début 2014, al-Baghdadi annonçait aux Américains, dans un enregistrement audio, que la guerre ne faisait que commencer et qu’ils verraient bientôt « les moudjahidines au cœur de [leur] pays ». Six mois plus tard, après avoir pris Mossoul, la deuxième ville d'Irak, il y annonce la création d’un califat à cheval sur les territoires syrien et irakien et fait symboliquement détruire la frontière qui les sépare.

Ces deux dernières années, le territoire de l'État islamique avait réduit comme peau de chagrin, l'organisation ne cessant de perdre du territoire. Le 23 mars 2019, la coalition arabo-kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS) proclamait la fin du califat de l'EI en Syrie, mais son influence demeure en Syrie eten Irak. On ne compte plus néanmoins les centaines de victimes d’attentats commis par des terroristes ayant prêté allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi et à son organisation. Il est très probable que sa mort ne signifie donc pas la fin définitive de celle-ci.

rfi

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