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Au Xinjiang, un million de personnes sont emprisonnées dans des camps de concentration. Qui s'en soucie ?



Les révélations publiées le 16 novembre par le New York Times [et celles de l'ICIJ, reprises par dix-sept médias dont Le Monde le 24 novembre, ndlr], basées sur des centaines de pages de documents du Parti communiste chinois ayant fuité, détaillent l'organisation et les délibérations derrière les détentions de masse dans les camps de rééducation pour musulmans de la province chinoise du Xinjiang, dont la majorité des prisonniers sont membres du groupe ethnique des Ouïghours.

L'article écrit par Austin Ramzy et Chris Buckley expose la conviction du président Xi Jinping que le radicalisme islamique est comparable à un «virus» qui ne peut se soigner qu'au moyen d'une «période de traitement interventionniste douloureux».

Informations prévisibles
Dans l'un des passages les plus glaçants, on découvre les instructions données aux responsables locaux sur le discours à tenir aux membres de la famille de prisonniers qui rentrent chez eux après un séjour dans d'autres régions de Chine et s'étonnent de la disparition de leurs proches.

Il faut leur dire que ceux-ci reçoivent une «formation» afin de les instruire sur les dangers de l'extrémisme, et que s'ils n'ont pas enfreint la loi, il ne leur est pourtant pas permis de s'en aller. Il faut leur dire que leur famille doit «se réjouir de cette opportunité d'éducation gratuite fournie par le parti et le gouvernement visant à éradiquer totalement les pensées fautives, mais aussi à apprendre le chinois [le ouïghour est une langue turque, ndlt] et une formation professionnelle».

On les prévient également que leurs proches détenus sont soumis à un système de notation par points qui détermine à quel moment ils seront libérés, et que le comportement de leur famille a une influence sur cette note.

Aussi inquiétantes que soient ces informations, elles étaient prévisibles. Cela fait un bon moment que la communauté internationale est au courant des exactions commises à l'encontre des Ouïghours. Les récits des survivants et l'imagerie satellite montrent l'ampleur du processus de détention, de la surveillance et des limitations de la liberté religieuse auxquelles sont soumis les musulmans du Xinjiang.

À l'instar de hauts représentants américains comme le vice-président Mike Pence et le secrétaire d'État Mike Pompeo, l'ONU a condamné la Chine. Les États-Unis ont imposé des restrictions de visa et des sanctions à un certain nombre de hauts fonctionnaires et d'entités soupçonnées de jouer un rôle dans la répression des Ouïghours.

Et pourtant, la réaction du monde reste particulièrement discrète face à l'emprisonnement de ce qui pourrait se chiffrer à un million de personnes dans des camps de concentration sur la base de leur religion et face à la tentative systématique, confinant au génocide culturel, d'effacer toute une identité.

Critiques tues
Très peu d'entreprises ou d'organismes boycottent la Chine. Dans deux ans, les Jeux olympiques d'hiver seront probablement lancés sans anicroche.

La réponse des États-Unis est affaiblie par le fait que Donald Trump ne figure pas parmi les hauts fonctionnaires qui attirent l'attention sur les camps. Malgré ses nombreuses critiques de la Chine, le président américain aborde rarement le sujet des droits humains, et il n'a pas évoqué les musulmans chinois lors d'un récent discours, largement médiatisé, sur la liberté religieuse.

Le gouvernement chinois a habilement brouillé les pistes en utilisant la menace bien réelle du terrorisme et de l'extrémisme religieux pour justifier la détention de masse de centaine de milliers de personnes qui n'ont de lien ni avec l'un, ni avec l'autre.

L'expert en terrorisme Colin Clarke a récemment expliqué sur Slate.com comment, pour justifier son autoritarisme, la Chine semble avoir emprunté des éléments de langage de la «guerre contre le terrorisme» des États-Unis.

Le reportage du New York Times laisse penser que c'était tout à fait délibéré: Xi Jinping a exhorté les autorités à imiter la réaction américaine aux attaques du 11-Septembre, et d'autres hauts fonctionnaires chinois avancent que les attentats en Grande-Bretagne sont la conséquence de la décision du gouvernement britannique de faire primer «les droits humains sur la sécurité».

Il est possible que la Chine soit désormais tout simplement trop puissante et trop mêlée à l'économie mondiale pour faire l'objet de vives critiques. Des organisations comme la NBA ont récemment appris ce qu'il en coûtait de critiquer, même légèrement, les politiques du pays quant aux droits humains.

Les gouvernements de nombreux pays islamiques observent un silence assourdissant sur la question, espérant discrètement maintenir des liens économiques avec Pékin et conserver la faveur de ses investisseurs.

Slate.fr

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