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Burkina: 34 ans après, début du procès de l'assassinat de Thomas Sankara

Le 15 octobre 1987, l'ex-président et "père de la révolution burkinabè", Thomas Sankara, était tué lors d'un coup d'Etat: 34 ans après, le procès des auteurs présumés de son assassinat s'ouvre lundi devant le tribunal militaire de Ouagadougou.

Ce procès, tant attendu par les familles des victimes du putsch de 1987 qui a porté au pouvoir Blaise Compaoré, se tiendra sous haute surveillance des forces de défense et de sécurité dans un pays en proie à la violence jihadiste depuis 2015.

Principal accusé, Blaise Compaoré, 70 ans, vit, depuis qu'il a été renversé par une insurrection populaire en 2014, en Côte d'Ivoire, pays dont il a obtenu la nationalité, et ne se présentera pas devant le tribunal: ses avocats ont dénoncé "un procès politique" devant "une juridiction d'exception".

Selon Stanislas Benewendé Sankara (aucun lien familial avec Thomas Sankara, ndlr), avocat de la famille du leader "révolutionnaire" depuis 1997, "l'absence de Compaoré est un mépris pour la justice de son pays d'origine" et "dénote quelque part aussi sa culpabilité éventuelle".

Mais, juge-t-il, même si ce procès "n'est pas encore le bout du tunnel, nous amorçons un virage au plan judiciaire qui est très important".

Arrivé au pouvoir par un coup d'Etat en 1983, Thomas Sankara a été tué avec douze de ses compagnons par un commando lors d'une réunion au siège du Conseil national de la révolution (CNR) à Ouagadougou. Il avait 37 ans.

Parmi les quatorze accusés figure aussi le général Gilbert Diendéré, 61 ans, un des principaux chefs de l'armée lors du putsch de 1987.

Devenu ensuite chef d'état-major particulier du président Compaoré, le général Diendéré purge déjà au Burkina une peine de 20 ans de prison pour une tentative de coup d'Etat en 2015.

MM. Compaoré et Diendéré sont tous deux accusés de "complicité d'assassinats", "recel de cadavres" et "d'attentat à la sûreté de l'Etat".

Bras droit de Sankara, Blaise Compaoré a toujours nié avoir commandité l'assassinat de son frère d'armes et ami intime, bien que le putsch de 1987 l'ait porté au pouvoir.

Des soldats de l'ancienne garde présidentielle de Compaoré, notamment l'ancien adjudant-chef Hyacinthe Kafando, soupçonné d'avoir été le chef du commando et qui est actuellement en fuite, figurent également parmi les accusés.

- "Commanditaires de l'extérieur" -

La mort de Thomas Sankara, qui voulait "décoloniser les mentalités" et bouleverser l'ordre mondial en prenant la défense des pauvres et des opprimés, a été un sujet tabou pendant les 27 ans de pouvoir de M. Compaoré.

L'affaire a été relancée en 2015 par le régime de transition démocratique et un mandat d'arrêt émis contre M. Compaoré par la justice burkinabè en mars 2016.

Lors d'un voyage à Ouagadougou en novembre 2017, le président français Emmanuel Macron avait salué la mémoire de Thomas Sankara et annoncé la levée du secret-défense sur des documents relatifs à son assassinat.

Selon Halouna Traoré, ancien compagnon de Sankara et unique rescapé du coup d'Etat de 1987, le "procès nous amène (nous, Burkinabè, ndlr) à nous regarder dans le miroir, à voir le tort qu'on s'est fait nous-mêmes avec la complicité de l'extérieur, parce que le côté matériel du coup d'Etat s'est passé au Burkina, mais les commanditaires sont de l'extérieur".

S'il se réjouit de la tenue du procès, le réseau international "Justice pour Thomas Sankara, justice pour l'Afrique" note le risque qu'il soit "amputé du volet international du dossier" pouvant faire la lumière sur le rôle de la France, des Etats-Unis et de pays ouest-africains comme la Côte d'Ivoire de Félix Houphouët Boigny et du Togo de Gnassingbé Eyadema, alors ulcérés par les prises de position anti-impérialistes de ce jeune révolutionnaire adulé par la jeunesse africaine.

Selon le Comité international mémorial Thomas Sankara (CIMTS), "sauf contrainte de dernière minute", la veuve de Thomas Sankara, Mariam, qui vit depuis 1990 à Montpellier dans le sud de la France, devrait assister à l'ouverture du procès.

Par Stéphane BARBIER et Armel BAILY - AFP 

Source : le Monde

Au Burkina Faso, un sentiment anti-français diffus

Confronté à une crise djihadiste croissante, le pays sahélien doit faire appel à l’aide de Paris alors que son opinion publique dénonce une présence militaire étrangère.

Dans le cadre d’une tournée au Sahel, la ministre française des armées, Florence Parly, a atterri, lundi 4 novembre après-midi, au Burkina Faso, pays fragilisé par les attaques djihadistes et où la question de la présence militaire française fait débat.

Cette visite intervient près d’un an après la signature d’un « accord intergouvernemental de défense » pour renforcer la coopération entre la France et le Burkina et alors que la force française « Barkhane » multiplie les opérations dans le pays, plongé dans une grave crise sécuritaire. Les attaques terroristes ont tué plus de 600 personnes depuis 2015 et provoqué le déplacement forcé d’un demi-million de civils.

A la demande des autorités burkinabées, « Barkhane » a dû intervenir à deux reprises en septembre au nord du pays pour suppléer des forces de sécurité locales sous-équipées, mal formées, démoralisées et désorganisées. « Environ 80 soldats français » et deux hélicoptères britanniques ont ainsi été envoyés du 13 au 16 pour sécuriser la ville de Djibo, qui menaçait de subir « une attaque d’envergure ». Selon un haut gradé de la police, cette montée en puissance de la force française au Burkina Faso est un « mal nécessaire ». « On aimerait s’en passer, mais on n’y arrivera pas tout seul, on a besoin d’aide c’est clair, même si la hiérarchie ne veut pas l’assumer officiellement », ajoute-t-il.

« Syndrome de l’ancienne puissance coloniale »
L’opinion publique vient rappeler régulièrement aux autorités que les interventions françaises ne sont pas nécessairement les bienvenues. « Armée française, hors du Burkina et d’Afrique ! » Le slogan a le mérite d’être clair. Le 12 octobre, plusieurs centaines de manifestants s’étaient rassemblées devant la Bourse du travail de Ouagadougou pour dénoncer le « terrorisme et la présence de bases militaires étrangères » sur le continent. Menace djihadiste, trafic d’armes, pauvreté, « pillage » des ressources naturelles… La faute à « la Françafrique ! », clamaient les manifestants qui soupçonnent la France de vouloir établir « une nouvelle base militaire à Djibo ».

Paris et Ouagadougou ont démenti cette rumeur tenace. « On a reçu beaucoup d’appels et de questions à ce sujet, certains de nos auditeurs restent convaincus qu’une base française est en construction, rapporte Hyacinthe Sanou, le directeur des rédactions de la Radio Omega, la France déchaîne toujours autant les passions, on la soupçonne de tout et son contraire, c’est le syndrome de l’ancienne puissance coloniale. » Tantôt admirée, tantôt détestée, elle ne cesse d’alimenter les fantasmes. « Il y a une posture paradoxale, analyse Cyriaque Paré, journaliste et docteur en sciences de l’information et de la communication, certains Burkinabés aiment critiquer la présence française tout en exigeant plus de ses forces militaires. »


Les contempteurs du « néocolonialisme français » se nourrissent aux sources révolutionnaires et anti-impérialistes de l’ancien président Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987. Mais, avant lui, le père de l’indépendance burkinabée, Maurice Yaméogo, avait refusé de signer un « accord de défense » avec la France en 1961, entraînant le démantèlement de la base militaire française de Bobo-Dioulasso, à l’ouest du pays, l’une des plus importantes de la région à l’époque.

« Le petit plus »
Souci d’indépendance, héritage sankariste remis au goût du jour depuis la chute de Blaise Compaoré à la suite d’une insurrection population en 2014, le gouvernement actuel a toujours été réticent à demander de l’aide à la France. « Il est tiraillé entre la mémoire et les idées de Sankara, dont il se réclame, et la réalité du terrain et de son armée qui manque de moyens. Il se voit obligé de faire de la realpolitik », observe un politologue et ancien diplomate burkinabé.

En décembre 2018, la France et le Burkina Faso ont signé un « accord intergouvernemental de défense » pour renforcer la coopération militaire entre les deux pays. A la demande de Ouagadougou, « Barkhane » opère depuis le Niger et le Mali voisins, au « coup par coup », souvent dans l’urgence. « Les autorités burkinabées sont acculées, sans capacité de réaction et nous appellent à l’aide tout en nous demandant de rester discrets », confie une source sécuritaire à Paris. Pourtant, la situation ne cesse de s’aggraver. « Cette guerre ne peut pas se mener tout seul aujourd’hui, elle a besoin de synergie avec les pays de la sous-région et les autres forces. […] Certaines opérations françaises nous apportent le petit plus, la puissance de feu qu’on peut ne pas avoir », concède Rémis Fulgance Dandjinou, le ministre de la communication burkinabé.

Sophie Douce (Ouagadougou, correspondance) - Monde

Burkina Faso: le «projet d’accord politique» divise le pays

Les médiateurs de la Cédéao ont proposé dimanche soir à Ouagadougou un « projet d'accord politique de sortie de crise » au Burkina Faso, prévoyant de restaurer le président Kafando, renversé jeudi par un coup d'Etat militaire, et d'amnistier les putschistes. Sur place, les réactions sont plutôt négatives du côté de la société civile par exemple, tandis qu'on se réjouit dans le camp des partisans de l'ancien président Compaoré.

Trois jours de négociations intenses à l'hôtel Laico de Ouagadougou n’auront pas permis de dégager un accord, mais simplement des propositions de sortie de crise,
un « projet d'accord », que les chefs d’Etat de la Cédéao seront chargés d'examiner lors d’un sommet extraordinaire mardi prochain. En attendant, les propositions sont loin de faire l’unanimité.

Certes, dans les rangs du CDP, le parti de Blaise Compaoré, les militants se réjouissent. Quasiment toutes leurs revendications sont satisfaites, notamment celle consistant à rendre éligibles aux prochains scrutins les candidats pro-Compaoré que la Cour constitutionnelle a exclu du processus électorale. Et du côté des militaires putschistes, la victoire est par ailleurs double, puisqu'une loi d’amnistie sera mise sur la table avant la fin du mois, et que toute réforme de l’armée est reportée au lendemain des prochaines élections.

Mais si certains disent que ces propositions permettent l’apaisement, en rétablissant Michel Kafando à la tête de la transition avant le 30 septembre, et en prônant la libération de toutes les personnes emprisonnées depuis le putsch du 17 septembre, d'autres considèrent en revanche qu’elles entérinent le coup d’Etat.

Précédent régional

« Les putschistes qui ont fait le coup d’Etat ont dit, dès leur première déclaration, que c’est pour permettre des élections inclusives, pour permettre aux candidats déclarés inéligibles par le Conseil constitutionnel, d’être éligibles. Et là, la Cédéao accède à tous ça ? Nous considérons tout simplement que les chefs d’Etat de la Cédéao ne peuvent pas cautionner, légitimer ainsi un coup d’Etat », explique le porte-parole du Balai citoyen, organisation de la société civile.

Guy Hervé Kam s'inquiète de voir ainsi s'installer un possible précédent, qui ne concernerait d'ailleurs pas uniquement le Burkina Faso : « Les chefs d’Etat de la Cédéao voudraient relégitimer des coups d’Etat dans notre sous-région. (...) Désormais dans la sous-région, toute personne qui n’est pas d’accord, qui sent que le pouvoir peut lui échapper, fait un coup d’Etat et on vient entériner tout ce qu’elle demande. C’est aussi simple que cela. »

« Mise sous tutelle »

Moins tranchant, mais tout aussi déçu, l’opposant Roch Marc Christian Kaboré se dit surpris par les propositions de l'organisation sous-régionale. Cet homme qui, avant le putsch, faisait figure de favori pour l'élection présidentielle, ne comprend pas pourquoi la Cédéao veut réintégrer les candidats pro-Compaoré exclus par le Conseil constitutionnel. Le professeur de droit constitutionnel Luc Marius Ibriga, qui est l'un des rédacteurs de la charte de la transition, abonde dans le même sens :

« La Constitution burkinabè dit que c'est le président qui propose l'amnistie. Et c'est le CNT qui vote l'amnitie. Et là, on dit qu'il faut voter une amnistie pour des gens qui ont tué pour se faire inscrire sur les listes électorales. Mais vraiment, ça veut dire que la vie humaine ne vaut plus rien, et que l'on peut passer de perte à profit, tuer des gens pour pouvoir être élligible. C'est inacceptable. »

De manière plus générale, certaines propositions « viennent remettre en cause des dispositions importantes de la Constitution et mettent le Burkina Faso sous tutelle », considère le constitutionnaliste. « Comment veut-on que la plus haute instance du Burkina Faso en matière juridictionnelle puisse se dédire et rendre élligibles des personnes qu'elle a déclarées inélligibles ? Comment peut-on dire qu'on restaure les institutions de la transition mais qu'on limite les prérogatives du CNT, ce que ne fait pas la Constitution ? C'est une remise en cause. »

Vers un rejet du texte ?

Pour Abdoul Karim Saidou, politologue et directeur du Centre pour la gouvernance démocratique de Ouagadougou, cet accord est décevant et pourrait très vite susciter le rejet. « Je pense que cet accord, tel qu’il est présenté, n’a aucune chance d’être accepté par l’ex-opposition et la société civile au Burkina Faso. Lorsqu’on voit la mobilisation sur le terrain en tout cas, la volonté d’aller véritablement vers un Etat de droit démocratique, on peut se poser la question », dit-il.

Et de poser une série d'interrogation que le texte induit : « Est-ce qu’on va demander au Conseil constitutionnel, plus haute juridiction en matière constitutionnelle, d’annuler ses décisions ? Est-ce qu’on va demander au Conseil national de la transition de ne plus légiférer ? Est-ce qu’on va demander aux familles, aux personnes qui ont perdu leurs enfants pendant cette crise, d’oublier toute revendication de justice ? S'il y a élection demain, si l’ex-parti au pouvoir perd les élections, est-ce à dire qu’il va également faire un coup d’Etat pour se rétablir au pouvoir ? »

Manifestations de colère ?

« Le fait est qu’il n’y a pas eu de sanction (de la part de la Cédéao) comme ça a été le cas pour l’Union africaine. Cela montre véritablement que les propositions de la Cédéao ne vont pas dans le sens du respect des droits humains, du respect de l’Etat de droit. Il y a une très grande déception, dans la mesure où les acquis de l’insurrection populaire ont été remis en cause », conclut Abdoul Karim Saidou.

Enfin, à noter que le président du CNT, Chérif Sy, rejette pour sa part purement et simplement le texte, appelant les Burkinabè à converger vers la capitale pour manifester leur colère. Et ce, tandis que d’autres formations de l’opposition sont pour l’heure silencieuses. Est-ce par calcul ? Certains pourraient en effet voir dans ces propositions une opportunité d’accroître leurs chances aux prochaines élections. Ou est-ce par souci de préserver la paix civile ? L’avenir le dira.

rfi

Crise au Burkina: un projet d'accord présenté ce dimanche matin

La médiation de la Cédéao, qui s'active depuis vendredi midi dans la capitale du Burkina Faso pour trouver une issue à la crise, a fixé rendez-vous ce dimanche matin à 10 heures, heure locale, à l'hôtel Laico de Ouagadougou. Un protocole d'accord aurait été trouvé pour remettre la transition sur les rails. Macky Sall, le président sénégalais et Thomas Boni Yayi, le président béninois ont rencontré tous les acteurs de la vie politique burkinabè. Cette nuit encore le général Gilbert Diendéré, chef des putschistes, est revenu s'entretenir avec Macky Sall.


Il est minuit et le silence règle sur la ville. Couvre-feu oblige, l’hôtel Laico où se tiennent les discussions a été déserté. Et un convoi arrive : Gilbert Diendéré sort d’un imposant 4x4 et file dans les étages où Macky Sall a installé son QG.

Une séance de travail nocturne s’engage alors : elle va durer plus de deux heures. Le président sénégalais a également convié Kadré Désiré Ouedraogo, le président de la Commission de la Cédéao et Mohamed Ibn Chambas, le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest. Rien n’a filtré de ces nouveaux pourparlers mais il est désormais clair que la médiation élabore la version initiale d’un projet d’accord qui sera présenté ce dimanche matin à toutes les parties.

Les points discutés

Plusieurs points cruciaux sont sur la table, notamment le retour à l’ordre constitutionnel qui pourrait passer par la réinstallation du président Kafando à la tête de la transition. Il ne peut se dérober à l’appel de la Nation nous dit-on dans son entourage. La présidentielle, prévue le 11 octobre prochain, sera-t-elle maintenue ou reportée ? Un délai d’un mois maximum a été évoqué. Qui va y participer ? Les membres des partis exclus des échéances électorales seront-ils réintégrés ? Autre élément clé : l’avenir du régiment de sécurité présidentielle : la dissolution exigée par certains depuis des mois sera-t-elle mise à nouveau sur la table ? Les putschistes vont-ils demander l’amnistie après ce coup d’Etat ? La volonté de séparer l’armée de la vie politique sera sans aucun doute au cœur des négociations.

Prochain sommet de la Cédéao

Hier soir, avec la rapide conférence de presse surprise du président béninois, Boni Yayi, co-médiateur de la crise burkinabè annonçant « une bonne nouvelle pour le Burkina », l’optimisme semblait de retour. De son côté, le président sénégalais Macky Sall a annoncé qu'un nouveau sommet extraordinaire de la Cédéao serait convoqué en urgence. Sans doute à Abuja, la capitale du Nigeria.

Rappelons que dix personnes sont mortes dans les affrontements qui ont suivi le coup d'Etat de mercredi dernier, lorsque des militaires du Régiment de la sécurité présidentielle ont investi le conseil des ministres. Les militaires putschistes n'ont pas hésité à tirer à balles réelles sur les manifestants qui protestaient contre l'arrêt du processus de transition. Le centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo de Ouagadougou est débordé d'autant plus que les syndicats ont lancé un mot d'ordre de grève générale en réponse au coup d'Etat.

rfi

Macky Sall sur la crise burkinabè: «les problèmes sont complexes»

Au Burkina Faso, les entretiens se sont succédé jusque tard dans la nuit, dans la chambre 1006 de l'hôtel Laïco de Ouagadougou. C'est là que Macky Sall a établi son quartier général. Le président sénégalais est arrivé vendredi 18 septembre dans la capitale burkinabè avec son homologue béninois Thomas Boni Yayi pour assurer une médiation. Les deux dirigeants ont rencontré les acteurs de cette crise, à commencer par le chef des putschistes, le général Diendéré, qu'ils doivent revoir ce samedi. Objectif : trouver une issue à cette crise politique.


Tractations toujours en cours au Burkina Faso, pour tenter de dénouer la crise. Arrivé vendredi dans la capitale, au lendemain du coup d'Etat militaire qui a porté le général Diendéré à la tête du pays, le président sénégalais Macky Sall, dirigeant en exercice de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), estime qu'il faut « créer une dynamique de réconciliation nationale ».

« Les problèmes posés sont des problèmes complexes », a-t-il fait remarquer, après s'être entretenu, en compagnie du président béninois Thomas Boni Yayi, avec toutes les composantes politiques burkinabè. A commencer par le général Diendéré lui-même. « J’ai eu un entretien avec les deux chefs d’Etat, un entretien en tête à tête », confirme ce dernier.

« Des propositions ont été faites par ces deux hautes personnalités. Je préfère ne pas devancer l’iguane dans l’eau, parce que nous n’avons pas décidé de quoi que ce soit pour l’instant. [Ce samedi], vous aurez la synthèse de ce que nous avons eu comme discussions, comme débats ce soir », explique le chef des putschistes.

MM. Sall et Boni Yayi ont-ils demandé au général Diendéré de quitter le pouvoir ? « Je préfère ne pas donner de détail », répond ce dernier, avant de justifier le coup d’Etat de ses hommes par ces mots : « C’est parce que le dialogue était rompu qu’il y a eu ces problèmes. S’il y avait eu un dialogue depuis fort longtemps, je crois qu’on n’en serait pas arrivés à cette situation. »

« Tant qu’ils ne bougeront pas du palais présidentiel... »

Les deux chefs d'Etat africains ont également rencontré des représentants de la société civile, qui refusent catégoriquement le dialogue avec les putschistes. « Nous l’avons dit à Macky Sall, nous l’avons dit au président béninois, nous n’allons pas dialoguer avec ces gens-là. Qu’ils remettent le pouvoir, et incessamment », assure Assad Mamadou Ouedraogo, un porte-parole de la société civile.

« On ne va pas se laisser faire ; vaille que vaille, on va les déloger. Et le mot d’ordre est clair : tant qu’ils ne bougeront pas du palais présidentiel, nous serons toujours là ! », promet-il. Macky Sall « nous a répondu, tout simplement, qu’actuellement nous devrions donner un mot d’ordre pour que les jeunes puissent rentrer chez eux et que nous puissions nous asseoir ensemble pour dialoguer, pour trouver une solution favorable », continue Assad Mamadou Ouedraogo.

Mais il est visiblement peu convaincu : « Nous avons dit : à la limite nous pouvons permettre que les partis politiques se retrouvent pour échanger tous ensemble et voir quelle sera la conduite à tenir pour qu’on puisse avoir les élections. Mais il n’est pas question de permettre à ces gens-là de passer une minute de plus à Kosyam ! »

« Dire à sa milice d'arrêter de tirer sur la population »

D’autres représentants de la société civile avaient rendez-vous avec les présidents étrangers à l'hôtel Laïko de Ouagadougou. Les membres du Balai citoyen, qui ne se sentent pas en sécurité et vivent cachés - les domiciles de plusieurs membres ont été visités ou saccagés -, ont pris des chemins de traverse pour se rendre à l'hôtel et faire part de leurs attentes et de leurs préoccupations au président sénégalais.

Guy Hervé Kam est le porte-parole de l’organisation. « Nous avons deux séries de préoccupations », énumère-t-il. « Déjà, avoir une situation des otages. Le président Kafando, le Premier ministre et les autres ministres sont-ils vivants ou non ? »

« J'ai échangé il n'y a pas très longtemps avec l'épouse d'un ministre, qui m'a confirmé que son mari n'a pas été libéré, mais qu’en plus, elle aurait reçu un appel d'un élément du Régiment de sécurité présidentielle lui demandant d’amener des effets de rechange, ce qui veut dire que dans leur esprit, sans doute, il ne sont pas prêts à les libérer avant que l'on puisse discuter. »

« La deuxième préoccupation, continue le porte-parole, c'est de dire à sa milice d'arrêter de tirer sur la population. Plus fondamentalement, nos exigences sont simples : la libération des otages, le rétablissement immédiat des autorités de la transition et le respect du calendrier électoral sans remise en cause du processus. »

« Créer une dynamique de réconciliation et de pardon »

« Au-delà des aspects de rupture de la marche constitutionnelle, ou même de la transition par la suite, il se pose véritablement un manque de dialogue entre acteurs politiques burkinabè, pointe le chef de l’Etat sénégalais Macky Sall. Cela est extrêmement dangereux pour la cohésion nationale, pour l’unité nationale et pour la concorde nationale. »

Selon Macky Sall, « il faut créer une dynamique de réconciliation et de pardon. Arrêter la violence. Faire en sorte que, bien entendu, un schéma accepté par tous et par la communauté internationale puisse permettre au pays de se repositionner dans sa voie et dans se marche vers la démocratie. »

rfi

« Une longue période d’instabilité s’ouvre au Burkina Faso »

La crise politique s’aggrave au Burkina Faso, jeudi 17 septembre, avec la désignation par les putschistes du général Gilbert Diendéré, l’ancien bras droit de Blaise Compaoré, comme nouvel homme fort du pays. La veille, des éléments de la garde présidentielle ont interrompu le conseil des ministres et pris en otage le chef de l’Etat, Joseph Kafando, et son premier ministre, Isaac Zida. Ces derniers sont toujours retenus à Ouagadougou.

Pour Réné Otayek, politologue, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest et chercheur au CNRS (Centre national de recherche scientifique),
et professeur à Sciences po Bordeaux, ce pustch illustre la « fragilité » des mobilisations citoyennes. Mais surtout, il installe le pays dans une « instabilité appelée à durer longtemps ».

Faut-il voir la main de l’ancien président Blaise Compaoré derrière ce coup d’Etat ?

Malgré son éloignement géographique très relatif, Blaise Compaoré n’a jamais abandonné l’ambition de revenir au pouvoir ou à défaut de voir ses partisans reprendre le pouvoir. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le débat politique s’est cristallisé autour de la question de la possibilité pour les proches de l’ancien régime de se présenter ou non aux élections qui étaient prévues le 11 octobre et qui n’auront de toute évidence pas lieu. Le fait que ce soit le RSP [Régiment de sécurité présidentielle, ancienne garde prétorienne de Compaoré] qui soit à l’origine de ce coup d’Etat montre que l’ombre de Compaoré n’est pas loin. Mais je ne pense pas que Blaise Compaoré effectuera pour autant physiquement un retour au Burkina Faso.

Les putschistes ont-ils les moyens de se maintenir au pouvoir ?

Avec la désignation de Gilbert Diendéré comme président du Conseil national de la démocratie – l’autorité mise en place par les putchistes –, le sentiment est plutôt que le coup de force tienne. Les militaires se sont clairement emparés du pouvoir et la mobilisation qui avait permis le renversement de Blaise Compaoré a du mal à prendre. Des organisations qui avaient joué un grand rôle dans le renversement de l’ancien président, comme le « Balais Citoyen », sont confrontées à un pouvoir militaire qui affirme qu’il n’hésitera pas utiliser la force pour empêcher les manifestations.


De quelle marge de manoeuvre disposent les collectifs citoyens pour contrer le nouveau pouvoir ?

Ce coup de force démontre que la société civile est en mesure de déclencher un mouvement, de parvenir à obtenir la chute d’une régime, mais qu’elle a encore beaucoup de difficultés à conduire à son terme une transformation. Elle manque de capacités organisationnelles, politiques ou idéologiques pour mener à terme la transition démocratique. Il faudrait que le relais soit pris par des forces politiques. C’est l’un des élements qui explique le succès de la transition tunisienne. Il y avait des forces qui ont permi d’élaborer un programme de transition qui a abouti au résultat que l’on sait.
Les élections prévues le 11 octobre peuvent-elles encore avoir lieu ?

Il y a peu de chance que le processus démocratique se poursuive : les élections n’auront pas lieu. C’est clairement un échec de la transition et un renversement de situation. Un retour à la légalité dans l’immédiat est peu probable. Si des pressions africaines et internationales ne font pas reculer le régime putchiste, le Burkina Faso va s’installer dans une période d’instabilité appelée à durer longtemps.

Lemonde.fr